Un lecteur nous a Ă©crit avec deux pots devant lui. « Lâun porte Hericium erinaceus, lâautre criniĂšre de lion. Est-ce que jâai payĂ© deux fois la mĂȘme chose ? » Oui, deux fois la mĂȘme espĂšce. Et la question revient assez souvent, sous des habillages diffĂ©rents, pour quâelle vaille mieux quâune rĂ©ponse dâune ligne.
Le commerce des champignons fonctionnels sâest bĂąti sur un vocabulaire japonais passĂ© par lâanglais, posĂ© sur une nomenclature latine qui bouge encore, dans un pays qui a ses propres noms de cueillette pour la moitiĂ© des espĂšces concernĂ©es. La mĂȘme chose se vend donc sous quatre Ă©tiquettes. Et deux choses diffĂ©rentes se vendent parfois sous une seule.
En bref : seul le binÎme latin identifie sans ambiguïté ce que contient un pot. Le nom commercial vous renseigne sur le marketing du vendeur, le nom japonais sur la tradition dont il se réclame. Le nom français, lui, vous dit ce que vous trouveriez dans un guide de cueillette. Aucun des trois ne vous dit ce que vous achetez.
Comment ces huit espÚces ont été retenues
Le classement suit le risque, du plus Ă©levĂ© au plus faible. En tĂȘte, les espĂšces oĂč deux Ă©tiquettes diffĂ©rentes peuvent recouvrir deux champignons distincts. En queue, celles oĂč la confusion coĂ»te du temps de lecture et rien de plus. Les huit plus vendues auraient donnĂ© une autre liste.
Une espĂšce ne figure ici que si son nom circule sous au moins trois formes en France, ou si son nom latin a changĂ© assez rĂ©cemment pour que les deux versions cohabitent en rayon. Câest pour cette raison que le pleurote, le champignon de Paris ou la truffe nây sont pas : ils portent un nom, un seul, et personne ne sây trompe.
Les noms latins des champignons médicinaux, langue par langue
| Nom latin valide | Nom commercial | Japonais | Chinois | Français |
|---|---|---|---|---|
| Ophiocordyceps sinensis | Cordyceps | ćŹè«ć€è tĆchĆ«kasĆ | ćŹè«ć€è dĆngchĂłng xiĂ cÇo | cordyceps chinois |
| Cordyceps militaris | Cordyceps | ă”ăăźăżă± sanagitake | èČèè± chĂłngcÇohuÄ | cordyceps militaire |
| Ganoderma lucidum | Reishi | éè reishi | ç”è lĂngzhÄ« | ganoderme luisant |
| Trametes versicolor | Turkey tail | ă«ăŻă©ăżă± kawaratake | éČè yĂșnzhÄ« | tramĂšte versicolore |
| Inonotus obliquus | Chaga | ă«ăăăąăăżă± kabanoanatake | çœæšșèž bĂĄihuĂ rĂłng | polypore incrustĂ© |
| Hericium erinaceus | Lionâs mane | ć±±äŒèž yamabushitake | çŽć€Žè hĂłutĂługĆ« | hydne hĂ©risson |
| Grifola frondosa | Maitake | èèž maitake | ç°æ è± huÄ«shĂčhuÄ | polypore en touffe |
| Lentinula edodes | Shiitake | æ€èž shiitake | éŠè xiÄnggĆ« | lentin du chĂȘne |
| Tremella fuciformis | Snow fungus | ă·ăăăŻă©ăČ shirokikurage | é¶èł yĂnâÄr | trĂ©melle fucus |
Le tableau se lit aussi en diagonale. Les deux premiĂšres lignes portent le mĂȘme nom commercial pour deux espĂšces qui nâont ni le mĂȘme hĂŽte ni le mĂȘme mode de production, et câest par lĂ que commence la liste.
Cordyceps : un seul nom commercial pour deux espĂšces sans rapport
Le pot dit « Cordyceps ». DerriĂšre ce mot, il y a deux champignons qui ne poussent pas au mĂȘme endroit, ne se cultivent pas de la mĂȘme maniĂšre et ne se vendent pas au mĂȘme tarif.
Ophiocordyceps sinensis (Berk.) G.H. Sung et al. 2007 est celui de la tradition tibĂ©taine et chinoise, ramassĂ© entre trois mille et cinq mille mĂštres, oĂč il parasite des chenilles du genre Thitarodes. Son nom chinois, ćŹè«ć€è (dĆngchĂłng xiĂ cÇo), se traduit mot Ă mot par « insecte lâhiver, herbe lâĂ©tĂ© », et le tibĂ©tain yartsa gunbu dit la mĂȘme chose. On ne sait pas le produire en culture sous sa forme entiĂšre. Jusquâen 2007, il sâappelait Cordyceps sinensis : ce nom-lĂ traĂźne encore sur beaucoup dâemballages.
Cordyceps militaris (L.) Fr., le cordyceps militaire, est une autre espĂšce, orange vif, qui pousse sur des chrysalides et se cultive en laboratoire sans difficultĂ©. Câest elle que contiennent la grande majoritĂ© des produits vendus en Europe, avec ou sans le mot « militaris » sur lâĂ©tiquette.
La limite du mot est lĂ : « Cordyceps » seul ne vous dit pas lequel des deux vous tenez. Une Ă©tiquette qui sâarrĂȘte lĂ ne ment pas, elle ne dit rien. Le statut rĂ©glementaire des deux espĂšces diffĂšre lui aussi, et câest un sujet Ă part entiĂšre, traitĂ© dans notre page sur le statut Novel Food des champignons.
Reishi : le latin de lâĂ©tiquette nâest plus celui des mycologues
Tous les pots portent Ganoderma lucidum (Curtis) P. Karst. Câest le nom du ganoderme luisant europĂ©en, dĂ©crit Ă la fin du dix-huitiĂšme siĂšcle sur du bois mort de feuillus.
Sauf que le champignon de la pharmacopĂ©e chinoise nâest pas celui-lĂ . Les analyses molĂ©culaires publiĂ©es au dĂ©but des annĂ©es 2010 ont sĂ©parĂ© les populations asiatiques des europĂ©ennes, et le matĂ©riel cultivĂ© en Asie a reçu son propre nom, Ganoderma lingzhi, en 2012, avant dâĂȘtre rattachĂ© Ă Ganoderma sichuanense. Le lingzhi chinois et le ganoderme luisant de nos forĂȘts sont deux choses voisines, pas une seule.
CĂŽtĂ© noms dâusage, ç”è (lĂngzhÄ«) en chinois et éè (reishi) en japonais dĂ©signent le mĂȘme objet culturel, tandis que les Japonais lâappellent aussi ăăłăăłăżă± (mannentake), « champignon des dix mille ans ». Le français dit ganoderme luisant, lâanglais commercial dit reishi comme tout le monde.
Ăcrire Ganoderma lucidum sur un pot ne prouve donc rien de lâorigine du matĂ©riel, puisque toute la filiĂšre lâĂ©crit par habitude. Un vendeur qui prĂ©cise lâespĂšce rĂ©elle et la souche montre quâil sait de quoi il parle. Sur le reste de la composition, notre page consacrĂ©e aux triterpĂšnes et acides ganodĂ©riques dĂ©taille ce que recouvre un pourcentage affichĂ©.
Queue de dinde : trois genres latins pour une seule espĂšce
Une marque Ă©crit Coriolus versicolor, sa concurrente Trametes versicolor, une troisiĂšme Polyporus versicolor. Les trois vendent exactement la mĂȘme chose.
Le nom valide est Trametes versicolor (L.) Lloyd 1920. Les deux autres sont des synonymes anciens, lâun de QuĂ©let en 1886, lâautre de Fries en 1821. En français, le champignon sâappelle tramĂšte versicolore ou polypore versicolore selon le guide de cueillette, et il se ramasse sur les souches de hĂȘtre Ă peu prĂšs partout.
Son nom japonais, ă«ăŻă©ăżă± (kawaratake), veut dire « champignon tuile » ; le chinois éČè (yĂșnzhÄ«) veut dire « champignon nuage ». Cette double origine se retrouve dans les extraits : le PSK, ou Krestin, est japonais et vient de la souche kawaratake ; le PSP est chinois et vient du yunzhi.
Le point faible est ailleurs : aucun des trois latins nâest faux, ce qui rend la comparaison entre marques pĂ©nible. Un tableur qui trie par nom dâespĂšce sĂ©pare des produits identiques.
Chaga : un nom russe pour un organe qui nâest pas un champignon
Inonotus obliquus (Pers.) PilĂĄt 1942 se vend sous son nom russe, Ńага. En français, il porte deux noms de mycologue, polypore incrustĂ© et polypore oblique, et un nom de forestier canadien, charbon, Ă cause de sa croĂ»te noire crevassĂ©e sur les bouleaux vivants.
Le dĂ©tail que les Ă©tiquettes passent sous silence : la masse noire rĂ©coltĂ©e nâest pas la fructification. Câest un sclĂ©rote, un organe de rĂ©serve. La fructification se forme sous lâĂ©corce au moment oĂč lâarbre meurt, et personne ne la vend. Le japonais ă«ăăăąăăżă± (kabanoanatake) et le chinois çœæšșèž nomment tous deux le bouleau, ce que ni « chaga » ni « polypore oblique » ne font.
Parler de chaga sans prĂ©ciser sclĂ©rote entretient lâidĂ©e quâon achĂšte un champignon sĂ©chĂ© comparable Ă un reishi ou Ă un shiitake. Ce nâest pas le mĂȘme matĂ©riel, et la comparaison entre reishi et chaga part de lĂ .
Lionâs Mane : quatre noms, une espĂšce, aucune ambiguĂŻtĂ©
Hericium erinaceus (Bull.) Pers. cumule les surnoms sans quâaucun ne cache quoi que ce soit. Le latin est dĂ©jĂ redondant : hericium et erinaceus veulent tous les deux dire hĂ©risson.
Le japonais ć±±äŒèž (yamabushitake) le nomme dâaprĂšs les yamabushi, les ascĂštes de montagne du ShugendĆ, dont il rappelle le vĂȘtement Ă pompons. Le chinois çŽć€Žè (hĂłutĂługĆ«) y voit une tĂȘte de singe. Lâanglais commercial a retenu lionâs mane, criniĂšre de lion, que le français a traduit tel quel. Les mycologues francophones, eux, disent hydne hĂ©risson, et lâanglais des naturalistes dit bearded tooth.
Cinq mĂ©taphores animales pour une seule espĂšce, et pas un seul piĂšge : quelle que soit lâĂ©tiquette, câest bien Hericium erinaceus dans le pot.
Reste que cette profusion masque la question qui compte, celle de la partie utilisĂ©e. Carpophore et mycĂ©lium ne contiennent pas les mĂȘmes molĂ©cules, et notre page sur les hĂ©ricĂ©nones et Ă©rinacines explique pourquoi une Ă©tiquette qui annonce lâune ne garantit pas lâautre.
Maitake : le champignon qui danse, et le polypore du primeur
Grifola frondosa (Dicks.) Gray pousse au pied des chĂȘnes et des chĂątaigniers, en Europe comme au Japon. Le japonais èèž (maitake) veut dire « champignon qui danse ». Le chinois ç°æ è± (huÄ«shĂčhuÄ) est plus descriptif : « fleur dâarbre grise ».
En français, deux noms coexistent selon le rayon. Chez le primeur, câest la poule des bois, par ressemblance avec un plumage Ă©bouriffĂ©. Dans un guide de cueillette, câest le polypore en touffe. Lâanglais dit hen of the woods, qui reprend la mĂȘme image de basse-cour.
Le rĂ©sultat est cocasse. La mĂȘme espĂšce se vend fraĂźche au comptoir des lĂ©gumes sous un nom de volaille, et en gĂ©lules trois rayons plus loin sous un nom japonais, Ă un tarif sans commune mesure. Notre fiche sur le maitake et Grifola frondosa sĂ©pare les deux usages.
Ce que le mot ne dit pas : ni la partie, ni la concentration. Un extrait titrĂ© et une poudre de champignon entier portent le mĂȘme mot sur le devant du pot, et la dose quotidienne de maitake ne se lit quâau dos.
Shiitake : le seul qui ait gardé un vrai nom français
Lentinula edodes (Berk.) Pegler 1976 est lâespĂšce la mieux dotĂ©e en noms utilisables. Le français a lentin du chĂȘne et lentin comestible, tous deux normalisĂ©s, et personne ne les emploie.
Le japonais æ€èž (shiitake) est composĂ© de shii, le nom de Castanopsis cuspidata, lâarbre hĂŽte dâorigine, et de takĂ©, champignon. Ce nâest donc pas « champignon du chĂȘne » mais « champignon du chĂątaignier du Japon ». Le chinois éŠè (xiÄnggĆ«) dit « champignon parfumĂ© », et ćŹè (dĆnggĆ«) « champignon dâhiver » pour les rĂ©coltes de saison froide.
Le piĂšge est latin, et il tient au fait que le nom a changĂ© deux fois. Agaricus edodes en 1878, Lentinus edodes en 1941, Lentinula edodes depuis 1976. La forme Lentinus reste imprimĂ©e sur des emballages et dans des articles de revue, et un moteur de recherche vous rendra les deux. Notre fiche dâidentitĂ© du shiitake dĂ©roule le reste.
Lâexistence dâun nom français a son revers : elle banalise lâespĂšce au point quâon oublie quâelle relĂšve des mĂȘmes prĂ©cautions que les autres, Ă commencer par la cuisson.
Trémelle : le nom chinois vaut mieux que le nom commercial
Tremella fuciformis Berk. se vend en France sous des habillages qui viennent tous de lâanglais : snow fungus, snow mushroom, champignon des neiges. Aucun nâest un nom français.
Le nom français existe pourtant, trĂ©melle fucus, ainsi baptisĂ©e parce que ses lobes gĂ©latineux Ă©voquent une algue. Le chinois é¶èł (yĂnâÄr) dit « oreille dâargent », et son doublon çœæšèł (bĂĄimĂčâÄr) « oreille de bois blanche ». Le japonais ă·ăăăŻă©ăČ (shirokikurage) suit la mĂȘme image.
Ces oreilles ne sont pas une fantaisie de traducteur. Elles rangent la trĂ©melle dans la mĂȘme famille de vocabulaire que lâoreille de Judas chinoise, æšèł (mĂčâÄr), avec laquelle elle partage les rayons des Ă©piceries asiatiques et une texture voisine. Le mot « neiges » du commerce occidental efface cette parentĂ©.
« Champignon des neiges » Ă©voque en prime une origine glaciaire qui nâexiste pas. La trĂ©melle pousse sur bois mort de feuillus en climat chaud et humide, et elle se cultive.
Lire une Ă©tiquette quand deux marques ne parlent pas la mĂȘme langue
Cherchez le binÎme latin au dos, dans la liste des ingrédients, et non sur le devant du pot. Le devant porte le nom qui vend ; le dos porte celui qui engage.
Un binĂŽme complet se reconnaĂźt Ă deux mots, le genre avec une majuscule et lâĂ©pithĂšte en minuscules, souvent en italique. Quand il est suivi dâune mention de partie, carpophore, fruiting body, mycĂ©lium, vous tenez les deux informations qui comptent. Quand il manque, vous avez un nom commercial et rien de plus, ce qui vaut pour nâimporte quel circuit dâachat, y compris ceux que passe en revue notre page sur oĂč acheter ses champignons en France.
Cette absence nâa rien dâillĂ©gal. Les champignons Ă©chappent Ă la liste française des plantes autorisĂ©es dans les complĂ©ments alimentaires : lâarrĂȘtĂ© du 24 juin 2014 le dit dans son titre mĂȘme, qui vise « les plantes, autres que les champignons ». Aucun texte français ne fixe donc, pour ces espĂšces, la façon de les nommer sur un emballage. La responsabilitĂ© revient Ă celui qui met le produit sur le marchĂ©, et le soin apportĂ© Ă son Ă©tiquetage est un signal en soi.
Deux pots Ă comparer se rĂšglent en trois lectures : le binĂŽme latin dit si câest la mĂȘme espĂšce, la mention de partie dit si câest le mĂȘme organe, le ratio dâextraction ou le taux de bĂȘta-glucanes dit si câest la mĂȘme concentration. Tant que ces trois lignes ne coĂŻncident pas, les prix ne se comparent pas.
Questions fréquentes sur les noms des champignons médicinaux
Pourquoi les noms latins changent-ils ?
Un binĂŽme latin traduit une hypothĂšse de parentĂ©, et cette hypothĂšse se rĂ©vise quand on sĂ©quence lâADN dâun organisme. Câest ce qui a fait passer le shiitake dâAgaricus Ă Lentinus puis Ă Lentinula, et le cordyceps himalayen de Cordyceps Ă Ophiocordyceps en 2007. Lâancien nom ne devient pas faux, il devient synonyme, et il reste utile pour retrouver la littĂ©rature antĂ©rieure au changement.
Comment dit-on « champignon adaptogÚne » en anglais ?
Le terme employĂ© par la filiĂšre anglophone est functional mushroom, champignon fonctionnel, plutĂŽt que adaptogenic mushroom, qui existe mais reste minoritaire. Le mot adaptogĂšne vient de la recherche soviĂ©tique des annĂ©es 1940 et sâappliquait dâabord Ă des plantes. Pour chercher de la documentation en anglais, functional mushroom et le binĂŽme latin rendent bien plus de rĂ©sultats que la traduction littĂ©rale.
Une étiquette sans nom latin est-elle suspecte ?
Elle nâest contraire Ă aucun texte, puisquâaucun texte français ne lâimpose pour les champignons. Elle vous prive en revanche du seul moyen de vĂ©rifier lâespĂšce, de comparer avec un autre produit et de retrouver les travaux publiĂ©s. Un fabricant qui Ă©crit le binĂŽme, la partie utilisĂ©e et le pays de culture vous donne de quoi le contrĂŽler ; celui qui nâĂ©crit quâun nom commercial vous demande de le croire.
Les noms français de cueillette servent-ils à un acheteur ?
Ils servent surtout Ă comprendre quâil ne sâagit pas dâespĂšces exotiques inaccessibles. Le polypore versicolore, le polypore en touffe, lâhydne hĂ©risson et le ganoderme luisant poussent en France. Cela ne fait pas de la cueillette une bonne idĂ©e pour un usage rĂ©gulier : lâidentification demande de lâexpĂ©rience, la ressource est inĂ©gale, et un champignon de bois mort concentre ce que contient son support.